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Jean-Baptiste Dernoncourt, l’ex-PDG de Carrefour Roumanie sur l’entreprise altruiste

Jean-Baptiste Dernoncourt, l’ex-PDG de Carrefour Roumanie sur l’entreprise altruiste

Jean-Baptiste Dernoncourt était jusqu’à l’année dernière le PDG de la division Carrefour en Roumanie (2 milliards de CA) où il a co-construit une entreprise libérée, l’aventure qu’il décrit dans le livre Defeating Dracula à paraître d’abord en anglais en 2020.

Jean-Baptiste a lu L’entreprise altruiste et a bien voulu partager ses impressions ici. Voici son texte.

De l’entreprise libérée vers l’entreprise altruiste

Par Jean-Baptiste Dernoncourt, auteur de Defeating Dracula: A Romanian Retail Giant’s Quest for Freedom and Trust (Rosetta Books, à paraître fin 2020)

Le concept d’entreprise libérée développé dans Liberté & Cie brillait par sa simplicité. L’Homme (les femmes et les hommes) est bon et travaille mieux quand il est libre que lorsqu’il ne l’est pas. La preuve en est que des femmes et des hommes engagés chez eux devenaient désengagés dès qu’ils passaient la porte de l’entreprise sans pourtant devenir des personnes différentes. A cela s’ajouta rapidement le besoin pour le résultat économique en tant que performance de retrouver sa place sémantique, i.e., une conséquence et non un objectif ; quand l’objectif est le résultat, où se trouve le processus ?

Le concept de l’entreprise libérée a depuis suffisamment rencontré de résistance pour justifier son existence. Des centaines d’entreprises s’y sont essayé et en prennent encore aujourd’hui le chemin, chacune à leur manière — la seule possible.

Mais ce faisant, une inversion s’est parfois produite. Les leaders libérateurs, tout à leur découverte et leur souhait de faciliter l’émergence d’un contexte de liberté et de responsabilité pour les femmes et les hommes qui composent leurs entreprises, se retrouvent parfois pris en tenaille entre deux tensions : celle de liberté des gens à l’intérieur de l’entreprise et celle perçue comme du contrôle de la part des personnes à l’extérieur de l’entreprise : les actionnaires, les marchés financiers, les investisseurs, les partenaires économiques…. Et parfois les clients. De nombreux leaders se sont alors mis à fonctionner comme des écluses, en faisant monter ou baisser le niveau de l’eau selon les personnes à qui ils s’adressaient. D’autres développèrent un nouveau principe, celui la « croissance malgré » : malgré les actionnaires, malgré les partenaires ou malgré les clients.

Les écluses sont faites de pierre, pas les humains. Les premiers ne s’épuisent pas, les seconds si. Plusieurs entreprises et leaders en ont fait la parfois douloureuse expérience.

L’entreprise altruiste répond à cette tension comme l’entreprise libérée libérait (sic) la précédente ; en la transcendant plutôt que de la combattre, par le biais d’une extension des deux mêmes principes que ceux sous-tendant l’entreprise libérée.

Les femmes et les hommes sont bons et travaillent mieux quand ils sont libres.

Tous. Les employés sont des femmes et des hommes donc ils sont bons. Les actionnaires, les partenaires économiques, les investisseurs et les clients sont aussi des femmes et des hommes. Ils sont donc aussi bons. Et ils ont le même besoin de liberté. Il suffit donc de les considérer comme tels, de la même manière que les employés. Ce n’est finalement pas plus difficile que la fois précédente, ce qui ne veut pas dire que cela ne l’était pas.

Quant au résultat économique, sa présence en tant que conséquence s’étend de la performance à la raison d’être de l’entreprise. L’entreprise ne peut sémantiquement avoir pour raison d’être le résultat qui est une conséquence. L’entreprise altruiste parvient à cette synthèse en redonnant cette fois-ci au travail la place de référence qui lui appartient. Aucun d’entre nous ne consomme le fruit de son travail au sein de l’entreprise. Même ceux qui se sont remis à cultiver leurs propres légumes dans leur jardin s’habillent ailleurs, sont transportés par des infrastructures auxquels ils n’ont pas participé ou se chauffent à l’aide de services qu’ils ne proposent pas. Pour reprendre les mots d’un philosophe allemand du début du 20e siècle – Rudolf Steiner – nous travaillons pour les autres. Quoi donc de plus normal qu’une entreprise dans laquelle tous travaillent pour l’autre se donne pour mission l’autre ?

Merci à Isaac et à Laurent de nous donner à remettre les concepts à l’endroit.

D’aucuns pourraient se demander quelle sera l’extension suivante de ces recherches. Faire peut-être la parfaite lumière sur ce qui, après la confiance et l’autre, vit encore dans l’ombre ? Et découvrir que dans ce processus, et non dans son résultat, réside notre propre liberté.

 

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